S'identifier - Contact

Nos liens (blog, presse...)


Paul Ricœur et la crise des gilets Jaunes-verts-noirs : les solutions de convenances

ou : L’absence regrettable de la philosophie des Utopies au débat des intellectuels à l’Elysée

Par De Cornecul • Actualités • Vendredi 22/03/2019 • 0 commentaires  • Lu 20 fois • Version imprimable

Mots-clés : , , , , ,

Par Jean-Joseph Boillot
Professeur de sciences sociales, auteur notamment de L’Inde ancienne au chevet de nos politiques, l’art de la gouvernance selon l’Arthashastra de Kautilya, éditions du félin 2017.



Le président Macron nous a assuré avoir lu Paul Ricœur. Alors il pourrait ressortir ce petit bijou « L'idéologie et l'utopie ». Il y trouverait les moyens de résoudre la crise actuelle plutôt que d’entretenir un cercle vicieux dont l'histoire de France nous montre qu'elle n'en n'est jamais sortie gagnante. Car quelle lecture peut-on avoir du blocage actuel avec les lunettes de Paul Ricœur si ce n’est la confrontation traditionnelle entre d'un côté une idéologie — en l’occurrence libérale — et de l'autre, trois utopies. En gros, deux schémas d'imagination qui s'affrontent sans trouver les moyens de créer une spirale positive grâce à ce que Ricœur appelle un jugement de convenance, ou tout simplement une sagesse pratique.

D'un côté donc, une idéologie, terme qui n'a rien de négatif en soi chez Paul
Ricœur. Elle appartient à la catégorie de l'imaginaire qui joue un rôle intégrateur essentiel dans toute société. Il s'avère cependant que dans sa fonction de légitimation du pouvoir, elle présente parfois de trop fortes distorsions par rapport à la réalité, bref qu’elle se transforme en pathologie. C'est un cas fréquent du reste avec l'idéologie libérale dont Karl Mannheim nous dit qu'elle consiste à croire qu'on peut faire le bonheur des peuples en leur imposant ce qu'on croit être le meilleur système : une société de marché.

En face, des utopies. Un terme qui n'a rien de péjoratif non plus dans la bouche de
Ricœur pour qui « une société sans utopie est une société sans dessein ». D'autant que l’utopie est toujours apparue comme un remède aux pathologies de l'idéologie, même si elle-même présente aussi des risques de pathologie : une fuite devant le principe de réalité, la fameuse non-congruence. Regardons les forces en présence.

Côté gilets jaunes, les moyens sont ceux de la désobéissance civile à la Thoreau, et l'utopie égalitaire s'inscrit assez bien dans l'Utopia de Thomas More (1516). La solution ici est clairement dans un effort significatif d'égalité et de meilleure prise en charge des besoins collectifs, et pour cela de faire payer les riches, c'est-à-dire la solution de Thomas Piketty mondialement acclamée.

Côté gilets verts, les moyens sont plutôt le Gandhi de la « marche du sel », et l'utopie de type république ajaoienne de Fontenelle (1682). La solution n'est pas non plus trop difficile puisqu’un pacte social en dix points a été présenté lors de la marche du siècle dont le seul inconvénient peut-être serait de faire payer quelques lobbies. Mais le jeu en vaut la chandelle, et la République en sortirait grandie.

Côté gilets noirs, ce qu'on appelle les « casseurs » pour ne pas avoir à regarder en face certaines réalités conformément d’ailleurs à la théorie de la dissimulation chez Paul
Ricœur, les moyens sont ceux de la révolution violente contre l'État de type Bakounine, et une utopie clairement anarchiste, qu'il s'agisse de celles d’Antisthène et de Zénon dans l’antiquité, ou de Proudhon plus proche de nous. Paradoxalement la solution n'est pas très compliquée et même probablement très économique : aménager des espaces d'expérimentations communautaires comme la question s'est déjà posée lors des affrontements autour de la ZAD de Nantes. Et les multiplier autant que de besoin dans une France rurale suffisamment vaste et en voie de désertification pour accueillir de tels projets.

Évidemment, toutes ces concessions ne vont pas de soir car, comme le dit
Ricœur, l'affrontement entre ces deux catégories se joue sur le point crucial de l'autorité. Céder ou ne pas céder. Composer ou ne pas composer. Avoir l’initiative ou purement réagir sur la défensive. Mais là, et là seul se trouve la possibilité d'une spirale positive entre l'intégration sociale grâce à l'idéologie et la capacité de subversion et d'imagination grâce à l'utopie. Est-ce impossible compte tenu des forces en présence ? Pas tant que cela. Et Ricœur de nous indiquer la solution : le « jugement de convenance », l’aptitude à apprécier ce qui est approprié, plutôt que de s’arcbouter sur des certitudes de moins en moins congruentes et donc légitimes. Cela relève de la sagesse pratique, et il n’y a aucune raison qu’un lecteur aussi assidu de Paul Ricœur n’en fasse pas preuve.